🗓️ Mis à jour le 9 septembre 2026
« LE CHOC » (1982) Le réalisateur Robin Davis devrait-il faire la paix avec son film ?
Conversation exclusive avec Robin Davis
Quarante-quatre ans après sa sortie, « Le Choc » refait parler de lui. À l’occasion de la sortie américaine du film en Blu-ray, son réalisateur Robin Davis nous dit, selon ses propres mots et avec l’humour et l’esprit qu’on lui connaît, « sur le cul ! » de voir une nouvelle génération de critiques porter un regard plus favorable sur un film que la critique de l’époque avait durement accueilli et sur lequel lui-même n’a jamais été forcément tendre. Sorti en 1982 et adapté du roman « La Position du tireur couché » de Jean-Patrick Manchette, ce polar réunit Alain Delon et Catherine Deneuve. L’histoire est celle de Martin Terrier (Delon), un tueur à gages qui décide de raccrocher, mais ses employeurs ne l’entendent pas ainsi et préféreraient le voir mort plutôt qu’à la retraite. Sa rencontre avec Claire (Deneuve) va quelque peu bouleverser le programme…
(Photographie de Robin Davis illustrant cet article : Nicolas Bergeret / DVDClassik, avec son aimable autorisation).
Je suis vraiment heureux de voir « Le Choc » de ce cher Robin Davis sortir en Blu-ray aux USA, même si, tant qu’à faire les choses correctement, il devrait sortir partout dans le monde… que les éditeurs se réveillent ! Robin reconnaît lui-même avoir pratiqué une forme de « Le Choc bashing » car son projet initial était celui d’un film noir, plus proche encore de la noirceur du roman de Manchette, avec un personnage dépressif, alcoolisé, bien loin de l’image héroïque de Delon. Il voulait faire une sorte de « Bonnie & Clyde » avec Delon et Deneuve ; les impératifs de production et la star Delon l’ont finalement conduit vers un autre film, au point qu’il dira avoir participé à « l’édification du mythe Delon ». Un film éloigné, donc, de celui qu’il portait en lui. Mais nous, spectateurs … nous ne connaissons que celui qui existe ! Personnellement, je le revois toujours avec le même plaisir, pour le félin Delon, pour la Reine Catherine, pour la belle mise en scène et la direction d’acteurs de Robin Davis, et cette incroyable brochette d’excellents seconds rôles : Philippe Léotard (mon Dieu, quel acteur !), François Perrot, Étienne Chicot, Féodor Atkine, Catherine Leprince, la fascinante Stéphane Audran… sans oublier Franck-Olivier Bonnet en homme de main de François Perrot. Et puis cette superbe musique de Philippe Sarde, de celles qu’on reconnaît dès les premières notes. Et puis il y a ce fameux coup de boule de Delon à la grosse dame, qui avait profondément choqué l’enfant que j’étais, et aujourd’hui, grâce au DVD, je peux me repasser la scène plusieurs fois de suite… comme quoi, les traumatismes d’enfance…

Légende de la photo : Alain Delon et Catherine Deneuve (c) DR
Alors oui, je suis heureux qu’une nouvelle génération de critiques découvre aujourd’hui les qualités du « Choc » mais, entre nous, il existait déjà à l’époque une autre catégorie de gens qui les avait découvertes : le public ! Ce même public qui avait parfois le mauvais goût d’aimer un film avant qu’on lui explique, quarante ans plus tard, qu’il avait raison !
Je ne prétends pas pour autant faire du « Choc » le monument du septième art mais j’y vois ce qu’il est à mes yeux : un très bon film populaire de qualité, efficacement mis en scène par Robin Davis et porté par une distribution comme on en voit rarement aujourd’hui. Et c’est déjà beaucoup, même plutôt rare, et il existe une vraie noblesse du cinéma populaire lorsqu’il est fait avec talent, comme ici.
Le temps, d’ailleurs, est un critique vraiment plus intéressant : combien de films décriés sont aujourd’hui encensés ? Comme le chantait Eddy Mitchell : « … toujours critiqués, jamais nominés, Ironie, vous êtes aujourd’hui vénérés … ». La liste de ces films serait interminable et ce n’est pas mon sujet. Mon sujet, c’est Robin Davis et « Le Choc » et, si je suis particulièrement sensible à ce cinéma-là, Robin sait pourquoi, car il a un œil suffisamment aiguisé pour avoir décelé chez moi ce que j’espère ne jamais perdre, lorsqu’il dit : « C’est ça que j’aime chez Weyland, une âme d’enfant qui affiche son amour pour le 7e art et sans la moindre honte sa passion pour le cinéma de papa. »

Légende : Philipe Léotard (c) DR
Oui, je ne cesserai probablement jamais d’être ce petit garçon assis sur le tapis du salon, le dimanche soir, devant le film de 20h30 qui était le dernier plaisir du week-end avant que l’école ne reprenne le lundi matin. A l’époque du « Choc », je ne jouais évidemment plus à Delon dans la cour de récréation du collège comme je le faisais quelques années plus tôt à l’école primaire avec les copains, mais une partie de moi en avait toujours envie, mais le problème serait resté le même : tout le monde aurait voulu être Delon et, bizarrement, il n’y aurait pas eu grand monde pour jouer les méchants. Plus tard, mes universités du cinéma avaient pour noms « Le Cinéma de minuit », « Cinéma, Cinémas », « La Dernière Séance » et mes professeurs s’appelaient Patrick Brion, Claude-Jean Philippe, Pierre Tchernia, Eddy Mitchell.
C’est probablement de là que vient mon amour pour ce cinéma populaire de qualité qui nous fait rêver, qui fait du beau spectacle sans considérer le spectateur comme un imbécile. Un cinéma qui peut être populaire et posséder du style, de la mise en scène, avec de grands acteurs et une véritable ambition artistique. Et Robin Davis a largement apporté sa pierre à ce cinéma-là. Alors, j’ai simplement envie de lui dire merci. Merci pour « Ce cher Victor ». Merci pour « La Guerre des polices ». Merci pour « Le Choc ». Merci pour « J’ai épousé une ombre ». Merci pour « Hors-la-loi ». Merci pour « La Fille des collines ». Merci pour ces beaux films et ceux, je l’espère bien, qui restent encore à tourner.
Une œuvre se juge aussi à ce qui reste, quarante ans plus tard, dans la mémoire de ceux qui étaient dans la salle… ou assis sur le tapis du salon.
Et puisque nous parlons de cinéma populaire français de qualité, permettez-moi de paraphraser Francis Blanche dans « Les Tontons flingueurs » :
C’est pour toutes ces raisons que je me permets d’intimer l’ordre à certains dénigreurs de ce cinéma de bien vouloir fermer leur claque-merde.
Et maintenant, Robin, fais la paix avec « Le Choc »… Nous, ça fait longtemps que c’est fait. Chapeau bas l’artiste.
Vous pensiez que c’était le générique de fin ? Raté. Votre humble serviteur, emporté par un élan de générosité, a décidé de ne rien vous refuser : il reste une dernière bobine, sans doute la plus intéressante. Après avoir autant parlé de Robin Davis et de son « Choc », il était tout de même temps de demander au principal intéressé ce qu’il en pense. Il a eu la gentillesse de répondre avec sa franchise et son humour habituels. Cette fois, je me tais. À toi, Robin.
Jean-Marc Weyland : Robin, tu as quelquefois été un peu sévère avec « Le Choc ». Quarante-quatre ans plus tard, en voyant une nouvelle génération de critiques porter sur le film un regard beaucoup plus favorable, mais aussi des spectateurs défendre aujourd’hui « Le Choc » avec autant d’affection, est-ce que tu arrives toi-même à le regarder un peu différemment ou cela reste difficile ?
Robin Davis : Cher Jean-Marc, soyons précis. Le Choc n’est pas le film que je voulais tourner. Au départ je voulais faire un film Noir… dans la lignée des Hard-Boiled américains, avec un héros cynique, alcoolique et complètement dézingué qui évoluait dans une fiction à la violence frontale. Ce n’est pas le résultat final. Pourquoi ? Parce ce que Delon m’a fait « une offre que l’on ne peut pas refuser » : son sourire. Je ne blague pas. Après qu’il m’a dit, Robin votre histoire est formidable… mais le héros !… Houlala !… Vous croyez qu’un tueur ça vit dans une cave, ça bouffe que des pâtes et ça a des problèmes avec les femmes ?… vous vous trompez ! C’est l’inverse. Le soir en rentrant chez moi je me suis dit : le film est foutu. Et puis j’ai repensé à Rocco, à Plein Soleil…au Guépard… au Professeur… Là c’était moi qui était foutu. Je me suis dit. Merde, on doit bien arriver à faire quelque chose avec un tel acteur.

Légende de la photo : Robin Davis s’amuse à faire passer des figurantes déguisées en bonnes soeurs. la farce l’amuse beaucoup. Delon visiblement un peu moins. (c) DR
Mais autre chose m’apparait aujourd’hui. Même si le film ne coche pas toutes les cases du « Film Noir », il fait montre dans sa naïveté d’une vraie sincérité. Et je comprends que la nouvelle génération française, qui rejoint dans son appréciation les goûts de certains critiques américains, aime aujourd’hui le film. Il parle d’une époque assez proche de nous pour faire s’enflammer l’imagination, il est le véhicule idéal, d’une chose qui a aujourd’hui disparue, les Stars. La froideur apparente de Delon fascine toujours, la beauté stupéfiante de Deneuve continue de nous captiver, et de nous émouvoir. C’est cela qui surgit dans ma vision, et c’est cela sans doute dont je n’avais pas conscience qui est le plus réussi dans le film. Par touches subtiles Delon nous montre ses facettes sensibles. Quand dépassé son avocate (Stéphane Audran géniale) l’oblige à prendre le bus, quand fou de rage il est obligé de tenir dans ses bras un petit chat qui lui déchire à coups de griffes son beau trench-coat (non prévu au scénario !)… quand il aide Deneuve qui vient d’avoir un accident avec sa voiture et lui dit tout simplement dans un sourire radieux : bonjour… On est loin du polar, c’est sûr… mais au prix des antiquités sans doute pour certains Le Choc, avec ses à-côtés vaut-il son pesant d’or… et de romantisme, surtout si on y ajoute la musique de Philippe Sarde.

Légende de la photo : L’équipe de tournage (c) DR
JMW : Et puisque tu pratiques toi-même le « Le Choc bashing », je vais te prendre à contre-pied : aujourd’hui, qu’est-ce que tu reconnais volontiers avoir réussi dans le film ?
RD : J’ai déjà répondu en partie à la question précédente, mais à l’évidence, comme je voulais contourner les problèmes inhérents à la personne de Delon, je me suis attaché à rendre pittoresques les seconds rôles, comme si dans un message subliminal je disais au public, bof l’histoire principale est pas vraiment terrible alors je vais vous faire un sous texte où des personnages déjantés évoluent de façon absurde et dans des situations délirantes. Non, Deneuve n’est pas patron d’une grande société de cosmétique elle est … gardienne de Dindons… (si vous tendez l’oreille vous pouvez entendre les producteurs et toute la profession cinématographique qui crie, il est fou ce Davis !)… son mari est un fou furieux qui aime le jazz, pardon… le free-jazz, vous avez déjà écouté du free jazz ?… au bout de deux minutes vous avez des pulsions de meurtre… le meilleur ami de Delon (dans le film), Étienne Chicot est un tueur patenté… qui écroulé sur le sol pleure sa maman qui vient de mourir… j’ai toujours été sensible aux tueurs qui perdent leur maman dans les films, avez-vous vu cette scène extraordinaire dans « l’Enfer est à lui » où James Cagney psychopathe enfermé dans une prison apprend que sa maman est morte est devient complètement hors de contrôle…. je m’en suis souvenu… à ma façon… dans le Choc, tout est prétexte à parler d’autre chose que Le Choc, tiens, encore… la grosse Dame, 120 kilos, gardienne en chef qui reçoit un coup de boule magistral servit par Delon qui l’envoie valdinguer … mais le mieux c’est encore, Catherine Leprince, la jeune, jolie et dénudée petite amie de Delon, tueur à gages ne l’oublions pas, qui l’appelle, à son grand désespoir, « mon doudou »… et alors qu’il va planter dans la seconde qui suit son couteau dans le front du sympathique ennemi Féodor Atkine.

Légende de la photo : Franck-Olivier Bonnet (C) DR
JMW : Et s’il fallait en choisir une, quelle est aujourd’hui ta scène préférée du « Choc » ? Moi, je crois que la mienne reste celle où Philippe Léotard écoute son free jazz à un volume assourdissant devant une Catherine Deneuve gênée et un Delon de plus en plus agacé. J’adore ce moment, Léotard est grandiose.

Légende de la photo : Le formidable André Pierdel aux effets spéciaux qui explique le fonctionnement de la fausse main dans laquelle Delon doit planter la fourchette (Le vélo qui roule tout seul dans « Jour de fête » de Tati, c’était déjà lui !) (c) DR
RD : Ma scène préférée n’existe pas dans Le Choc, elle apparait dans un autre film. Si je vous jure ! Et puisque cette expression vous plait, je suis resté sur le cul en regardant un film de Jonnie TO, Fulltime Killer, dans lequel le personnage principal plante… une fourchette dans la main de son adversaire en lui disant… « j’ai vu ça dans un film français … c’était avec Alain Delon, je me souviens plus du titre ». La même scène qu’avec le bon Franck-Olivier Bonnet ! Une leçon de modestie, n’est-ce pas ? To n’a pas retenu le film comme une œuvre d’un réalisateur, mais comme une image. Une fourchette qui traverse une main. Une idée assez forte pour survivre, alors que le nom du metteur en scène disparaît. Je prends ça comme un compliment. Il y a pire destin, non ? Et pis je vous emmerde si vous êtes pas d’accord !

Légende de la photo : Fulltime Killer de Johnnie To (c) DR
JMW : Et pour finir plus légèrement : quand tu repenses au tournage du « Choc », quelle est l’anecdote qui te revient spontanément et qui, quarante-quatre ans plus tard, te fait encore sourire ?
RD : Tellement d’anecdotes sur ce film ! La plus émouvante pour moi. Dans cette scène précisément où Philippe Léotard, ivre mort joue du free jazz sur son électrophone et tape avec ses couverts sur les assiettes. Il était de notoriété publique que Léotard était un grand alcoolique, qui divaguait et délirait souvent, ça faisait très peur à Deneuve et Delon craignait le pire. La production avait interdit avec une extrême fermeté l’introduction de la moindre goutte d’alcool sur le plateau, chacun était fouillé. Philippe m’avait supplié, avec des larmes dans les yeux de lui apporter une bouteille de whisky, sinon il serait incapable jouer la scène, il m’avait juré qu’il se comporterait bien et ne me trahirait pas. J’ai apporté la bouteille, qui fouillerait le metteur en scène ? Il a été sublime, totalement ivre durant les prises, titubant mais grandiose. Le soir il m’a pris dans ses bras et m’a dit : tu es le seul qui croit en moi.
Le tournage du film a duré dix semaines, dix semaines où chaque jour avait son lot d’évènements inattendus, Delon énervé qui me fout une claque démente pour voir si c’est comme ça qu’il doit jouer et donner une claque à Deneuve, Delon rageur qui pète huit trains de pneus parce qu’il n’arrive pas à grimper une côte de sable avec la voiture du film, toute la production réunie avec pour chacun des acteurs, producteurs, un huissier de justice pour constater que je ne veux pas tourner une scène telle que le désirent les acteurs… et pour finir, moi qui pète un câble au bout d’un certain temps, je convoque Delon et lui remet officiellement les clés du films en lui disant, j’en ai assez, vous êtes metteur en scène, faites votre film, moi je me tire !… et Delon qui se précipite vers moi… et me prend dans ses bras… Robin… courage… j’ai besoin de vous… c’est votre film… continuez ce que vous faites… j’aime bien… n’écoutez pas les tempêtes extérieures.
Ce jour-là, j’ai bien vu qu’il y avait une part d’humanité sincère chez cet homme.
JMW : Merci infiniment Robin, et cette fois, c’est bien le générique de fin. Alors autant le laisser au grand compositeur Philippe Sarde et à la superbe musique du « Choc » … Montez le son :
Nos guides cinema
Tous les cinemas de la region et les films a l'affiche :
Les cinemas de Wallonie →Films a l'affiche cette semaine →Les 9 cinemas du Luxembourg