Ann Martin, trois générations sous la peau à Neufchâteau — Invitée BKS (photos)

Ann Martin, trois générations sous la peau à Neufchâteau — Invitée BKS (photos)

🗓️ Mis à jour le 3 septembre 2026

Invitée BKS Nº2 · Portrait de femme

À Neufchâteau, le temps qui passe peut aussi se mesurer en piercings. Depuis près de trente ans, Ann Martin perce, écoute et rassure — au point d’avoir vu défiler trois générations d’une même famille derrière sa porte.

L’essentiel
  • Qui : Ann Martin, pierceuse à Neufchâteau (province de Luxembourg), coiffeuse de formation.
  • Depuis quand : près de trente ans de piercing ; elle abandonne définitivement la coiffure en 2000.
  • Sa marque de fabrique : une hygiène irréprochable — décontamination, autoclave, stérilisation — et un franc-parler resté intact.
  • Le fil rouge : trois générations de clients, des mères aux filles, et aujourd’hui leurs enfants.
  • La série : « Invitée BKS », portraits de femmes inspirantes signés BKS Maison des Artistes, à Neufchâteau.

Il y a quelques jours, une femme pousse la porte d’Ann Martin. Elle la regarde et lui demande : « C’est bien toi ? Tu étais déjà là, avant ? »

01. « Ça fait trente ans que tu m’as percé la langue »

Ann confirme. La cliente poursuit : « Ça fait trente ans que tu m’as percé la langue. »

Trente ans. Le piercing est toujours là. Ann aussi. Elle fait rapidement le calcul et éclate de rire.

« Mais en fait… je suis dans la troisième génération maintenant ! »— Ann Martin

Elle a percé des mères, puis leurs filles et aujourd’hui parfois leurs enfants. À Neufchâteau, le temps qui passe peut donc aussi se mesurer en piercings.

Derrière cette anecdote se cache l’histoire d’une femme qui exerce depuis près de trente ans un métier qu’elle n’avait absolument pas prévu de faire.

Ann Martin, pierceuse à Neufchâteau, assise dans son fauteuil — Invitée BKS
Trente ans de métier et trois générations de clients, à Neufchâteau — © Christophe Van Bellingen

02. Avant Ann Martin, il y avait Spirou

C’était son surnom. Une gamine vive, curieuse, avenante, un peu garçon manqué et déjà dotée de ce fameux caractère que beaucoup lui connaissent aujourd’hui.

« J’étais toujours polie, à ma place… mais j’avais du répondant. On me connaît comme ça depuis toujours. »— Ann Martin

Le répondant, manifestement, est resté.

Très jeune, Ann sait surtout une chose : elle veut travailler. À quatorze ans, alors qu’elle apprend la coiffure, elle passe déjà tous ses samedis et ses vacances scolaires dans un salon de son village. Elle abandonne même les scouts pour travailler.

Pas sous la pression de ses parents. Par choix.

« Je préférais aller travailler à mon métier. De toute façon, je ne serais pas restée sans rien faire. »— Ann Martin

03. De la coiffure au piercing, par un détour luxembourgeois

Lorsqu’elle termine ses études, elle n’a même pas le temps de chercher un emploi. Un salon luxembourgeois contacte son école pour trouver quelqu’un et son nom est proposé.

Plus tard, son ancienne école lui offrira même la possibilité de devenir professeure de coiffure. Elle refuse : Ann préfère le terrain.

Et le terrain va finalement l’emmener très loin des salons de coiffure. Son mari de l’époque évolue dans le tatouage et lui propose de se former au piercing afin de compléter l’activité. Ann travaille alors au Grand-Duché. Elle prend ses congés, part se former à Bruxelles et rencontre un professionnel qui accepte de la prendre sous son aile.

Ce qui devait être un complément devient progressivement une passion, puis un métier. En 2000, elle abandonne définitivement la coiffure.

04. « Mais comment vont-ils vivre de ça ? »

À la maison, l’idée avait pourtant laissé son père perplexe. Il faut se replacer dans l’époque : tatouages et piercings n’ont pas encore gagné la place qu’ils occupent aujourd’hui et, dans les Ardennes, les clichés sont nombreux.

Ann rit encore en se souvenant du vocabulaire paternel : pour son père, les tatoués, c’étaient un peu « les baraquis ».

Pourtant, il ne l’empêche pas de se lancer. Il confie simplement à sa femme ce qui l’inquiète vraiment.

« Moi, je veux leur bonheur. Mais comment vont-ils vivre de ça ? »— le père d’Ann Martin

Ils vont en vivre. Mais il faudra d’abord convaincre.

05. L’hygiène comme carte de visite

Alors Ann et son mari choisissent le sérieux. Hygiène rigoureuse, matériel décontaminé et stérilisé, procédures respectées, autorisations parentales contrôlées : rien n’est laissé au hasard.

Pendant les premières années, Ann allait même chercher les parents pour leur montrer le matériel et leur expliquer tout le processus.

« On voulait montrer qu’on faisait quelque chose de bien, qu’on était propres, qu’on était sérieux. »— Ann Martin

À une époque où le tatouage et le piercing suscitaient encore beaucoup de méfiance, cette rigueur contribuera à construire leur réputation. Trente ans plus tard, Ann parle toujours de décontamination, d’autoclave et de stérilisation avec la même précision.

Ann Martin dans son salon de Neufchâteau, sous une enseigne au néon — Invitée BKS
Ann Martin dans son univers, à Neufchâteau — © Christophe Van Bellingen

06. Derrière la porte, il y a surtout les gens

Mais lorsqu’on l’écoute suffisamment longtemps, on comprend que son métier n’a jamais été uniquement une histoire d’aiguilles et de bijoux. Il y a surtout les gens.

Chez Ann, on vient pour un piercing et, très souvent, on raconte sa vie. Les amours, les séparations, les erreurs, les familles, les moments difficiles… Elle a entendu énormément de choses derrière cette porte.

« Moi, je suis Mère Teresa. On vient tout me raconter ici. »— Ann Martin

Certaines rencontres, pourtant, ne la font pas rire. Elle se souvient notamment de Géraldine, une cliente en situation de handicap qui se déplaçait en fauteuil roulant. Un jour, Géraldine lui explique pourquoi elle continue à venir chez elle.

« Je me suis arrêtée ici parce que tu ne m’as jamais regardée de travers. »— Géraldine, cliente

Ann n’a pas oublié cette phrase. Elle se souvient aussi de Loïc, gravement brûlé, pour qui seules quelques parties du corps pouvaient encore être tatouées.

07. Les artistes, les conventions… et un moine

Il y a eu les artistes étrangers de passage, les conventions, les rencontres improbables. Et même un moine venu se faire tatouer.

L’histoire fait encore rire Ann. Après la séance, devant ce jeune homme qu’elle trouvait particulièrement beau, elle n’avait pas pu s’empêcher de lui lancer une phrase qui lui ressemble bien.

« Mais tu sais pas ce que tu rates, toi ! T’es un beau gosse ! »— Ann Martin

C’est aussi cela, Ann Martin : une anecdote peut commencer par un tatouage et finir avec un moine.

« J’en ai plein, des belles histoires. »— Ann Martin

Et on la croit volontiers. Car en près de trente ans, son établissement est devenu à sa manière un petit témoin de la vie locale.

08. Neufchâteau, un compromis devenu un chez-soi

Neufchâteau n’était pourtant pas une évidence au départ. Lorsqu’elle et son mari cherchent où s’installer, la ville représente d’abord un compromis géographique : elle travaille au Grand-Duché et ils décident de « couper la poire en deux ».

Ce sera Neufchâteau. Puis les clients arrivent, les habitudes s’installent et les liens se créent. Même lorsque sa vie personnelle change, Ann ne souhaite plus partir.

« J’étais tellement attachée à mes clients. Je n’aurais pas voulu aller à Bastogne ou à Namur. J’étais bien ici. »— Ann Martin

Une ville choisie presque par calcul est finalement devenue chez elle.

09. L’autre Ann, celle qu’on voit moins

Derrière le caractère et le franc-parler que beaucoup connaissent existe aussi une autre Ann.

Pendant dix ans, son père est malade. Après son travail, elle ferme son volet, prend sa voiture et va le voir. Tous les jours. Parfois, elle revient ensuite terminer ce qu’il reste à faire.

« Je ne regretterai rien. J’ai tout fait. »— Ann Martin

La vie ne l’a pas épargnée pour autant. Il y a eu les séparations, les moments difficiles, les opérations et ces périodes où l’on donne l’impression d’aller bien parce qu’il faut continuer.

« Je montrais que ça allait. Mais ce n’était pas toujours top. J’ai assez pleuré aussi. »— Ann Martin

Je lui demande ce qui l’a rendue la plus forte : l’amour ou les épreuves ? Cette fois, aucune hésitation : « Les épreuves de la vie. »

« Tant que j’ai la santé… S’il n’y a pas de travail aujourd’hui, il y en aura demain. On retombe toujours sur ses pattes. »— Ann Martin

Peut-être est-ce cela, finalement, Spirou. Pas celle qui ne tombe jamais. Celle qui repart.

10. Apprendre, enfin, à prendre du temps

Aujourd’hui pourtant, Ann apprend aussi autre chose. Elle travaille depuis ses quatorze ans. Pendant longtemps, fermer un samedi ou prendre un après-midi pour elle était presque impensable.

Plusieurs opérations ont changé son regard sur le temps. Elle s’autorise désormais à fermer, à partir, à profiter. Et puis il y a quelqu’un dans sa vie aujourd’hui. Elle n’en dira pas beaucoup.

« Maintenant, j’ai envie de faire des choses avec lui. »— Ann Martin
« À l’âge que j’ai, je pense que j’ai le droit. Avant, je ne me l’octroyais pas. J’ai compris en vieillissant qu’il fallait prendre du temps pour soi. »— Ann Martin

Après presque quarante années de travail, Ann commence peut-être simplement à s’accorder ce qu’elle a si souvent donné aux autres : du temps.

11. Le « dernier tour » — et ce qu’on retiendra

La retraite, elle, commence doucement à apparaître à l’horizon. Ann parle de ce moment comme de son « dernier tour ».

Je lui demande alors ce qu’elle aimerait que les gens retiennent d’elle dans vingt ans. Pour une fois, elle hésite. Elle ne sait pas vraiment.

Alors peut-être que la réponse appartient à ceux qui ont traversé sa vie :

  • à cette femme qui revient trente ans plus tard avec son piercing à la langue ;
  • à Géraldine, qui n’a jamais senti de regard différent posé sur elle ;
  • aux parents qu’Ann rassurait en leur montrant son matériel ;
  • aux adolescents devenus adultes ;
  • aux adultes devenus parents ;
  • et aux enfants qui poussent aujourd’hui la même porte.

Peut-être qu’on ne se souviendra pas seulement d’Ann Martin comme de celle qui perçait à Neufchâteau. On se souviendra de Spirou. De son franc-parler, de son rire, de son caractère et de cette porte derrière laquelle trois générations sont venues s’asseoir.

Pendant près de trente ans, Ann a travaillé sur la peau des gens. Mais son histoire raconte finalement quelque chose de beaucoup plus humain : elle n’a jamais oublié la personne qu’il y avait dessous.

BKS Maison des Artistes — le projet « Invitée BKS »

BKS Maison des Artistes, à Neufchâteau, est à l’origine de la rubrique « Invitée BKS » : une série de portraits qui met en lumière des femmes inspirantes de la région. Non pas parce qu’elles seraient parfaites, mais parce que leur parcours raconte quelque chose de plus grand qu’elles-mêmes : une époque, une région, une manière de tenir debout.

Après Diana Pierret-Kerger, première invitée de la série, Ann Martin est la deuxième invitée de cette rubrique portée par BKS, la maison de Christelle Bukasa à Neufchâteau.

Propos recueillis et portrait rédigé par Christelle Bukasa
Photographies : Christophe Van Bellingen
Projet éditorial : Invitée BKS — une initiative de BKS Maison des Artistes, Neufchâteau (province de Luxembourg)
InvitéeAnn Martin, dite « Spirou »
MétierPierceuse — coiffeuse de formation
DepuisPrès de 30 ans de piercing ; arrêt définitif de la coiffure en 2000
AncrageNeufchâteau, province de Luxembourg
SérieInvitée BKS Nº2 — Portrait de femme
À l’initiative deBKS Maison des Artistes, Neufchâteau

Questions fréquentes

Qui est Ann Martin, à Neufchâteau ?

Une pierceuse installée à Neufchâteau, en province de Luxembourg. Coiffeuse de formation, elle s’est formée au piercing à Bruxelles avant d’abandonner définitivement la coiffure en 2000. Elle exerce depuis près de trente ans.

Depuis combien de temps exerce-t-elle le piercing ?

Près de trente ans. Elle a percé des mères, puis leurs filles, et aujourd’hui parfois leurs enfants : trois générations de clients sont passées derrière sa porte.

Pourquoi s’est-elle installée à Neufchâteau ?

Au départ par calcul géographique : elle travaillait au Grand-Duché et le couple a choisi de « couper la poire en deux ». L’attachement à ses clients l’a ensuite convaincue de rester.

Qu’est-ce que le projet « Invitée BKS » ?

Une série éditoriale portée par BKS Maison des Artistes, à Neufchâteau, qui met en lumière des femmes inspirantes de la région. Ann Martin en est la deuxième invitée, après Diana Pierret-Kerger.

Qui signe ce portrait ?

Les propos ont été recueillis et le portrait rédigé par Christelle Bukasa ; les photographies sont signées Christophe Van Bellingen.

À lire aussi : le portrait de Diana Pierret-Kerger · BKS Shop Design, quand la mode devient un art de vivre · le Culture Fashion Day de Neufchâteau en photos · toute l’actualité de la province de Luxembourg.

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