« DES GENS SANS IMPORTANCE» (1956)
Le désespoir des humbles
Sous la direction d’Henri Verneuil, Jean Gabin retrouve ici un genre qui n’est pas sans rappeler le réalisme poétique d’avant-guerre (Quai des brumes, Le Jour se lève…) : celui de l’homme du peuple, broyé par sa condition, victime silencieuse d’un monde qui l’écrase. Pourtant, l’acteur avait, en 1956, déjà commencé sa seconde carrière, avec des succès comme « Touchez pas au grisbi » ou « Razzia sur la chnouf » : celle des cheveux blancs, à laquelle certaines personnes ont reproché au « vieux » de toujours faire le même film, celui du héros bourru, du patriarche qui en impose. Ceux-là n’ont jamais dû voir « Des gens sans importance », ni « Le Cas du docteur Laurent », ni « Le Chat », ni « Les Vieux de la vieille », qui montrent l’éventail de jeu incroyable de « Monsieur » Gabin, preuve que même dans cette seconde carrière, le comédien n’a jamais cessé de surprendre. Même injustice du côté d’Henri Verneuil, longtemps méprisé par une partie de la critique avant d’être enfin poliment réhabilité ces dernières années. Alors oui,.comme le disait Francis Blanche dans Les Tontons flingueurs : « Et c’est pour ça que je me permets d’intimer l’ordre à certains salisseurs de mémoire qu’ils feraient mieux de fermer leur claque-merde ! » Des gens sans importance est un chef d’œuvre, une tragédie bouleversante, un film noir qui aborde également un sujet tabou dans ces années 50 : celui de l’avortement.
Bienvenue dans ma rubrique, « Le cinéma de papa », où j’aime vous faire découvrir des pépites un peu oubliées qui ne sont pas ou rarement diffusées à la télévision sur les chaînes généralistes gratuites destinées au grand public, ou alors sur des chaînes thématiques cinéma, et donc payantes, destinées aux seuls cinéphiles. C’est bien dommage, car ces films, je pense, ne sont pas oubliés, ils sont écartés.
L’histoire : « DES GENS SANS IMPORTANCE» (1956)
Jean Viard (Jean Gabin) est routier, un véritable forçat de la route, usé par un métier harassant qui détruit peu à peu sa vie de famille, devenue conflictuelle avec sa femme (Yvette Etiévant) et sa fille aînée (Dany Carrel). Il va vivre une histoire d’amour tragique avec une jeune serveuse, Clotilde (Françoise Arnoul), aussi seule et lasse que lui, dans le relais routier de Barchandeau (Paul Frankeur), où il a ses habitudes. Leur amour devient alors la seule belle chose qu’ils possèdent en ce bas monde.

La genèse
Henri Verneuil devait initialement réaliser Notre-Dame de Paris avec Anthony Quinn, mais cela ne se fait pas. Le cinéaste se retrouve alors sans film mais désireux de s’éloigner un temps des films tournés avec Fernandel, il se tourne vers le roman très noir de Serge Groussard, qu’il adapte avec le scénariste François Boyer. Gabin accepte le rôle, et impose au passage certains collaborateurs, notamment le directeur de la photographie Louis Page. Cela ne dérange absolument pas Verneuil car en 2001, le réalisateur expliquait même avec humour que Page était, selon lui, le meilleur, avant d’ajouter en plaisantant qu’il lui fallait hélas parfois deux heures pour préparer un plan… ce qui coûtait une fortune à la production ! Ce film marque la première collaboration entre le réalisateur et l’acteur, ils tourneront ensuite quatre autres longs-métrages : Le Président, Un singe en hiver, Mélodie en sous-sol et Le Clan des Siciliens. Pour le rôle de Clotilde, Verneuil choisit Françoise Arnoul, aussi talentueuse que belle, le cinéaste avait déjà tourné trois fois avec elle, tandis que l’actrice venait de partager l’affiche avec Gabin dans « French Cancan ». On oublie souvent aujourd’hui que Françoise Arnoul était une immense vedette des années 50, avant d’être peu à peu éclipsée par l’arrivée de nouvelles icônes comme Brigitte Bardot.

L’analyse
Le grand cinéphile et réalisateur Bertrand Tavernier ne s’y trompait pas lorsqu’il disait que ce film compte parmi ses films français favoris des années 50. Ce long-métrage rappelle quelque chose du réalisme poétique d’avant-guerre : un univers ouvrier écrasé par la fatalité, où les personnages semblent condamnés d’avance, tout comme l’histoire d’amour entre Jean Viard et Clotilde, tous les deux piégés par leur condition sociale. Certes, le film est d’une noirceur absolue, au point que je le déconseille presque aux dépressifs ! mais quelle force … Et il porte un double regard : celui, d’abord, sur la dureté de la condition ouvrière et les vies épuisantes du prolétariat d’après-guerre , celui, ensuite, sur l’intime, en osant aborder un sujet tabou à l’époque : l’avortement, et cela sans misérabilisme, mais qui en dit long sur l’injustice sociale et la morale de cette époque. Gabin incarne son personnage avec une sobriété saisissante, comme si l’acteur avait réellement passé sa vie sur les routes, tout sonne juste, même les scènes familiales de la vie quotidienne, les regards, les dialogues sont parfaits, jusqu’à cette photographie magnifique de Louis Page. Et puis il y a cette longue séquence finale, d’une simplicité bouleversante : presque pas de dialogues, pas de musique, seulement le bruit du moteur, les animaux enfermés dans la bétaillère, la route, le brouillard et la nuit… tandis que le drame avance inexorablement. Pourtant, malgré toute cette noirceur, ce film parle d’amour avec pudeur … à travers un regard, une hésitation ou un geste qui semblent insignifiants mais que les acteurs rendent profondément déchirants.
Les seconds rôles
Comme souvent dans le cinéma français de cette époque, les seconds rôles sont remarquablement écrits et interprétés, Henri Verneuil leur donne de la place, sans les réduire à de simples silhouettes. De l’inénarrable Paul Frankeur au formidable Robert Dalban, en passant par la très pétillante Dany Carrel, inoubliable « Miss Camembert », ou encore l’excellent Pierre Mondy, épatant en copilote partageant la route et le volant avec Gabin. Impossible également de ne pas saluer la remarquable Yvette Etiévant, bouleversante de justesse dans le rôle de l’épouse de Jean Gabin.

Anecdote
Lors d’une projection du film en 2001, en présence de Bertrand Tavernier, Verneuil rendit un vibrant hommage à Gabin, il expliqua que l’acteur était toujours d’une justesse absolue, avec sa voix très basse et si naturelle que le cinéaste comparait à un « violoncelle ». Le réalisateur racontait aussi que le jeu du comédien était si précis qu’un partenaire qui n’était pas juste pouvait déséquilibrer toute une scène. Avec humour, il se souvenait également de certaines prises où il y avait de nombreux figurants et où Gabin gardait cette même voix, et lorsque Verneuil lui disait pour la technique : « Un peu plus haut, s’il te plaît… », l’acteur répondait : « C’est pas mon problème » Et Verneuil avoua que Gabin avait raison.
« DES GENS SANS IMPORTANCE» (1956)
Comment le voir
Bonne nouvelle ! Il existe une édition DVD ou Blu-Ray aux éditions « : Coin de mire cinéma. Cette édition est entièrement restaurée en haute définition, je ne peux que vous la recommander. Bande annonce :




