« LES PETITS RUISSEAUX » (2010)
Vieillir … à contre-courant
Il y a comme cela des films discrets mais qui nous marquent profondément, « Les petits ruisseaux » fait partie de cette catégorie. Un film d’auteur qui, sans grosse machinerie marketing, a su trouver son public à sa sortie. Premier long métrage de Pascal Rabaté, le film navigue entre tendresse, humour et poésie, en abordant un sujet plutôt rare au cinéma : la vieillesse et le désir, en suivant le parcours d’un retraité paisible qui va reprendre goût à la vie amoureuse. Un beau succès à la carrière honorable en salles, et qui, signe des bons films, vit une deuxième vie, non pas grâce aux multiples rediffusions télé, mais … au bouche-à-oreille, plus sincère et plus beau.
Bienvenue dans ma rubrique, « Le cinéma de papa », où j’aime vous faire découvrir des pépites qui ne sont pas ou rarement diffusées à la télévision sur les chaînes généralistes gratuites destinées au grand public, ou alors sur des chaînes thématiques cinéma, et donc payantes, destinées aux seuls cinéphiles. C’est bien dommage, car ces films ne sont pas oubliés, ils sont écartés.
L’histoire
Émile (Daniel Prévost), retraité et veuf, mène une vie tranquille, ses journées s’écoulent au rythme lent de la Loire, entre parties de pêche, discussions au bistrot et trajets à bord de sa curieuse petite voiture. Son ami Edmond (Philippe Nahon), quant à lui, mène une vie sentimentale et charnelle bien plus active, comme une manière de rester du côté des vivants. Mais quand Edmond meurt, Émile, face au temps qui passe, se retrouve confronté à ce qu’il croyait avoir oublié depuis longtemps : l’envie d’aimer, et cette sensation qu’il n’est peut-être pas trop tard pour vivre encore.

La genèse
Le film sort en 2010 et il s’agit du premier film de Pascal Rabaté. Il l’a non seulement réalisé, mais il a également écrit le scénario, adaptant lui-même sa propre bande dessinée. Une auto-adaptation qui explique sans doute la cohérence d’ensemble du film, sa fidélité à l’œuvre originale, jusque dans son rythme et cette douceur provinciale. À l’origine, ce sont les producteurs qui lui proposent d’adapter sa BD, convaincus d’y voir un véritable sujet de cinéma, mieux encore : ils lui confient la mise en scène. Une nouvelle aventure pour Monsieur Rabaté, qui découvre alors le passage d’un travail solitaire à une expérience collective. Il résumera d’ailleurs lui-même très justement cette différence : « La bande dessinée est un feu de cheminée, le cinéma est un incendie de forêt. »
Côté casting, le réalisateur fait le choix de la justesse plutôt que des grandes têtes d’affiche, des visages, des présences, des gens qui ressemblent à ceux qu’il a croisé dans sa vie puisqu’il est originaire de cette région, et cette démarche porte ses fruits. Lorsque Daniel Prévost accepte le rôle, il l’interroge sur les scènes de nudité, un registre qui n’est pas le sien, et Monsieur Rabaté le rassure immédiatement : elles seront filmées de façon respectueuse et pudique, sans jamais tomber dans le voyeurisme … Promesse tenue. .
La photographie, signée Benoît Chamaillard, accompagne parfaitement cette intention, il travaillera par la suite à de nombreuses reprises avec Pascal Rabaté. Ce chef opérateur et Rabaté, pourtant issus d’univers très différents, ont été réunis par la production, une rencontre qui a créé une relation très fructueuse. Faute de budget pour tourner en pellicule 35 mm, encore assez utilisée à l’époque, le film est finalement capté avec une caméra numérique RED. Un choix économique, mais qui finalement lui va bien pour une image plus directe et qui est en cohérence avec le ton du film, celui de raconter la vie des petites gens, et la modestie de son récit. Il expliquera aussi que le film est tourné en décor naturel, dans la région dont est originaire Pascal Rabaté, souvent en plan large, ce qu’apprécie le réalisateur car pour lui, dira Benoît, non sans humour, un personnage en pied est déjà un gros plan !

L’analyse
J’ai découvert ce film un peu par hasard, car c’est un ami réalisateur, Manuel Sanchez, autre amoureux de la Loire et réalisateur des Arcandiers, un très beau film qui partage avec Les petits ruisseaux ce regard sur les petites gens, ces “perdants magnifiques” comme j’aime à les appeler, et je ne peux aujourd’hui que le remercier de me l’avoir vivement recommandé. Car il faut saluer ici un film profondément émouvant, qui raconte l’histoire d’un retraité paisible reprenant goût à la vie amoureuse. Pascal Rabaté aborde avec une grande délicatesse un sujet rare au cinéma : la sexualité des seniors, la renaissance du désir, un terrain qui aurait pu être casse-gueule, mais il n’en est rien. Le film prend le contre-pied de l’image habituelle du naufrage qu’est la vieillesse, bien au contraire, il évoque une renaissance par le parcours du personnage interprété par Daniel Prévost, convaincu que tout est derrière lui, et qui va peu à peu se s’ouvrir au monde, aux autres, et surtout … à lui-même.
On retrouve là toute la sensibilité de Pascal Rabaté, qui ne tombe ni dans la mièvrerie, ni dans la vulgarité. Il filme une France qu’il connaît intimement : une France rurale, provinciale, souvent et hélas oubliée, mais qui existe, et c’est précisément là qu’il trouve la matière de son film, chapeau bas l’artiste. À travers ces personnages, il célèbre l’amitié, l’amour et la tendresse, et aborde, avec une délicatesse rare, la question de la séduction à 70 ans, tout cela avec le jeu subtil de Daniel Prévost, Hélène Vincent et Bulle Ogier. Et félicitations au compositeur Alain Pewzner pour la très belle musique, comme échappée des années 70.
Les seconds rôles
Outre le talentueux et subtil Daniel Prévost, Pascal Rabaté n’oublie pas ce que beaucoup de cinéastes semblent parfois oublier : l’importance des seconds rôles. Ici, chaque personnage compte vraiment et reçoit une attention précieuse, comme l’excellent et regretté Philippe Nahon qui offre une scène mémorable en dansant sur la chanson « La banane », un moment qui vaut son pesant de cacahuètes.
Les bouleversantes Hélène Vincent et Bulle Ogier insufflent au film une belle humanité, tandis que la pétillante et très naturelle Julie-Marie Parmentier crève l’écran en marginale hippie éprise d’amour et de liberté.
Quant aux copains de bistrot, une belle brochette et tous truculents, notamment Bruno Lochet et Charles Schneider. Sans oublier Sören Prévost, le fils de Daniel Prévost, qui joue avec beaucoup de justesse le fils du personnage de… Daniel Prévost.

Anecdote
Il y a tout au long du film cette drôle de petite voiture orange, qui devient presque un personnage à part entière. Il s’agit en réalité d’une « Mini Comtesse », une marque créée à Villeneuve-la-Comtesse par Émile Boussereau, puis produite à partir de 1970 par la société Lavalloise Acoma, sur la base des prototypes de son inventeur. Puis, entre 1972 et 1984, la production continuera dans la même entreprise mais relocalisée à Saint-Barthélemy-d’Anjou, près d’Angers, … soit non loin des lieux de tournage du film, qui s’est déroulé à Mazé, sur les bords de la Loire. Le modèle exact que l’on voit à l’écran est une « Mini Comtesse berline » … qui n’a de berline que le nom.
Comment le voir
Bonne nouvelle ! Ce film qui est celui de l’espoir retrouvé et de l’envie de vivre encore pleinement sa vie malgré l’âge existe en DVD, édité par les éditions « Ad Vitam » , je ne peux que vous le recommander.
Bande annonce :





























































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