EMMANUEL MARRE VERSUS LUKAS DHONT
Cette année, le Festival de Cannes s’est penché, à travers sa sélection, sur les faits de société actuels tels que l’homosexualité, le féminisme, la religion mais aussi sur la guerre présentée soit en filigrane comme « Minotaure » d’Andreï Zviaguintsev ou de manière plus frontale comme « Notre Salut » d’Emmanuel Marre ou « Coward » de Lukas Dhont. Ces deux dernières œuvres se trouvant sur toutes les lèvres en cette veille de Palmarès. A Cannes, Thibaut Demeyer et Brigitte Lepage.
Cette année, Thierry Frémaud a été bien généreux avec la Belgique puisque deux films sont en lice pour la Palme d’or. « Coward » de Lukas Dhont, détenteur de la Caméra d’Or pour « Girl » (Cannes 2018, second réalisateur belge a l’avoir obtenue après Jaco Van Dormael pour « Toto le Héros) et Grand Prix pour « Close » (Cannes 2022). Il est sans conteste le grand espoir du cinéma belge. En face, nous avons Emmanuel Marre qui goûte pour la première fois à la compétition avec son troisième long métrage « Notre Salut » dénonçant une France peu reluisante, celle du gouvernement de Vichy. Entre les deux, notre cœur se penche plutôt vers l’œuvre d’Emmanuel Marre avec ses 2h35 et sa façon originale de filmer, que certains pourraient trouver dérangeante. Bien souvent caméra à l’épaule, éclairage approximatif, le son pas toujours équilibré, le style est plutôt celui d’un documentaire qui s’explique vu le sujet basé sur des faits réels, les échanges épistolaires entre ses grands-parents alors attachés aux valeurs du Maréchal Pétain. Ce choix de mise en scène, où la grande partie de l’œuvre se situe en milieu clôt avec de nombreux échanges au sein de réunions, symbolise l’état d’esprit de ces collaborateurs vivant dans un microcosme, feintant d’ignorer ce qui se passe de l’autre côté de la France, celle de la zone occupée. Les tickets de rationnement, ils ne connaissent pas. Les listes des Juifs étrangers à constituer ne sont que des noms sur une feuille. Tout cela nous plonge de manière sérieuse sur cette page sombre de l’histoire de France sans pour autant apporter un jugement, Emmanuel Marre ne fait que révéler des faits, à notre conscience de réagir. Si le réalisateur de « Rien à foutre » avait choisi le parti pris d’une mise en scène plus classique, caméra sur pied, images léchées, son parfait comme l’a choisi Laszlo Nemes pour « Moulin », le film n’aurait pas eu ce même impact, alors que « Notre Salut » nous fait drôlement réagir, surtout lorsque les protagonistes, Arnaud Swan excellent, traitent des sujets qui sont à nouveau d’actualité. Pour nous, et visiblement c’est aussi le chouchou des journalistes présents sur la Croisette, « Notre Salut » Palme d’or ne nous poserait aucun problème.

HISTOIRE D’AMOUR SUR LE CHAMPS D’HONNEUR
En face, Emmanuel Marre se heurte à son compatriote Lukas Dhont dont la réputation de grand et efficace metteur en scène le précède. Lui aussi a choisi de nous présenter, ou plutôt situer son histoire d’amour sur le champs d’honneur, la grande guerre, celle de 1914 et de ses atrocités. Comme on le sait, le réalisateur gantois a la particularité de soigner aux petits oignons ses longs métrages. Mise en scène précise et millimétrée, photographie époustouflante, détails des décors mais aussi une direction d’acteurs qui pourrait bien profiter à Emmanuel Macchia et/ou Valentin Campagne. Les regards entre les deux protagonistes, les gestes simples et parfois doux, créant une atmosphère qui épouse les émotions des personnages, peuvent toucher le public. En revanche, on ne comprend pas très bien pourquoi avoir situé cette histoire d’amour en pleine première guerre mondiale alors qu’elle aurait pu se passer à n’importe quelle époque. Certes, nous avons droit aux chants patriotiques, aux coulisses de la revue mais aussi aux tâches délicates et marquantes comme le chargement et déchargement des soldats morts au champs d’honneur, scènes d’ailleurs répétitives, comme pour marquer la routine à laquelle nos soldats étaient soumis.
On apprécie aussi ce parallèle entre la construction du décor de la salle de théâtre, la fabrication des costumes, les répétitions, les doutes et les craintes d’un numéro réussi ou pas avec cette relation naissante entre Pierre (Emmanuel Macchia) et Francis (Valentin Campagne). Il y a dès lors du bon dans « Coward » mais à notre sens, pas au point de monter sur la plus haute marche du podium ce samedi soir.
(c) photo d’accroche : Thibaut Demeyer – Cannes 2026
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