« LES ARCANDIERS » (1991)
La sainteté des traîne-savates
Avec quelques souvenirs et confidences de Manuel Sanchez
Il existe des films qui semblent avoir disparu des écrans, mais qui laissent pourtant une trace profonde chez ceux qui les ont vus. Les Arcandiers, réalisé par Manuel Sanchez, appartient à cette famille. Il m’arrive de croiser des personnes qui me parlent de ce film avec un enthousiasme intact, se remémorant une scène, citant une réplique. C’est sans doute ainsi que naissent les films cultes : ils continuent de vivre dans la mémoire de ceux qui les ont aimées. À la fois road-movie social et poétique, comédie sur les perdants magnifiques et conte mystique autour de Sainte Bernadette Soubirous, ce film baigne dans une France ouvrière et oubliée assez rare sur nos écrans. Avec son casting choral et sa tendresse pour les laissés-pour-compte, il me rappelle par certains côtés le grand cinéma populaire italien. Celui du néoréalisme de Vittorio De Sica, où la cruauté de la vie côtoyait la poésie des humbles, mais aussi celui des comédies sociales des années 70, comme « Affreux, sales et méchants » d’Ettore Scola, capables d’évoquer la misère et les drames sociaux à travers le rire et une profonde humanité. On retrouve ici ce regard tendre porté sur les marginaux, cette façon de montrer ceux qui survivent plus qu’ils ne vivent, ce mélange entre dureté sociale et poésie, et surtout cette humanité cabossée qui faisait la grandeur du cinéma italien populaire. Voilà pourquoi Les Arcandiers mérite aujourd’hui d’être redécouvert.

Bienvenue dans ma chronique, « Le cinéma de papa », où j’aime vous faire découvrir des pépites un peu oubliées et peu diffusées. Pourtant, le public prendrait plaisir à revoir ces œuvres ou à les découvrir car, n’en déplaise aux programmateurs, le public est curieux et exigeant, et la télévision peut être un lieu de transmission de notre patrimoine cinématographique tout en restant divertissante. Ces films ne sont pas oubliés, ils sont écartés, et c’est bien dommage.
L’histoire
Sur les bords de la Loire, du côté de Nevers, Tonio (Simon de La Brosse), Bruno (Dominique Pinon) et Hercule (Charles Schneider) survivent de petites combines en rêvant du Brésil. Persuadés d’avoir trouvé le moyen de changer de vie, ils décident d’enlever le corps miraculeusement conservé de Sainte Bernadette Soubirous afin de réclamer une rançon. Mais leur plan tourne rapidement au fiasco. Les trois amis prennent alors la route vers Saint-Nazaire, dans l’espoir d’embarquer sur un bateau. Au cours de leur voyage, ils croisent Véronique (Géraldine Pailhas), une étrange jeune femme, puis l’Ingénieur (Yves Afonso), étonnant personnage et immense fan de Johnny Hallyday.

Interview de Manuel Sanchez
Ayant l’avantage de connaître Manuel Sanchez, j’ai pu échanger avec lui sur le tournage, le casting et ses inspirations. J’ai d’abord voulu savoir comment était né ce projet.
Manuel Sanchez : « J’avais rencontré Alain Rocca à ses débuts comme producteur, à l’époque où j’avais réalisé mon court Les arcandiers. J’aimais chez lui sa vitalité, son courage et son espièglerie. Il m’avait confié son envie de me produire. Après le succès de « Un monde sans pitié », qui lui a donné une vraie crédibilité auprès de partenaires comme Canal+ ou France 3, je lui ai proposé de prolonger l’univers de mon court-métrage. Alain m’a laissé une liberté totale dans le choix des acteurs et de l’équipe technique, un cadeau royal. J’ai pour lui un immense respect».
Puisque tu avais carte blanche, pourquoi avoir choisi Simon de La Brosse, Dominique Pinon, Charles Schneider, Yves Afonso et Géraldine Pailhas ? Qu’est-ce qu’ils avaient, humainement ou artistiquement, qui te faisait penser : “c’est eux” ?
Manuel Sanchez : « J’avais connu Simon de La Brosse sur « Travelling avant » de Jean-Charles Tacchella. Alors que je travaillais au montage, j’allais souvent assister au tournage. Ce qui me touchait chez Simon, c’était son imprévisibilité, son grain de folie, et une fragilité très visible, jamais fabriquée. C’était exactement Tonio. Dominique Pinon, je l’avais croisé au Festival de Clermont-Ferrand, où il était membre du jury qui avait récompensé Les Arcandiers. Bien sûr, je connaissais déjà son talent à travers Arthur Joffé et les films de Beineix. Je l’ai retrouvé un jour au bar des studios de Boulogne-Billancourt et je lui ai proposé le rôle de Bruno, le Sancho Pança du trio. Charles Schneider faisait déjà partie de l’aventure : il avait joué Hercule dans le court-métrage, puis un ornithologue dans « Grain de ciel ». Quant à Yves Afonso, il m’avait bouleversé dans « Maine Ocean » de Jacques Rozier. Il habitait d’ailleurs dans ma rue à Paris. Je l’ai tout simplement appelé, son numéro figurait dans l’annuaire des PTT. En réalité, je ne suis presque jamais passé par des agents ou des directeurs de casting, à l’exception de Géraldine Pailhas. Sa lumière, son élégance, et le décalage entre son univers et celui de mes Arcandiers me semblaient parfaits ».
Le court-métrage était tourné en noir et blanc, alors que le long est en couleur. Pourquoi ce choix ?
Manuel Sanchez : « J’avais proposé à Alain Rocca de tourner en noir et blanc comme pour mon court-métrage. Mais le producteur avait considéré que ce n’était pas commercial. Alors, j’avais imaginé que pour déjouer cet impératif commercial, je devais tourner en hiver sur le bord d’un fleuve de couleur gris-acier et avec des arbres sans feuilles. Un ciel blanc tourné sur pellicule couleur resterait blanc et si la neige était au rendez-vous ce serait formidable. Avec beaucoup d’espiègleries, j’ai donc au final tourné un film en noir et blanc sur pellicule couleur ».
Avec le recul, quelles sont les anecdotes ou les souvenirs de tournage qui t’ont le plus marqué durant cette aventure ?
Manuel Sanchez : « Un miracle a eu lieu (paroles d’athée) la neige est venue le premier jour du tournage qui était un 11 février, c’est précisément le 11 février que Bernadette Soubirous (qui allait devenir Sainte Bernadette) eut les premières apparitions de la Vierge. Un tournage en hiver pose de nombreux problèmes: le froid, la durée réduite du temps de lumière naturelle. Toute l’équipe a été mise à dure épreuve. Nous avons descendu pendant 8 semaines le fleuve par la route et nous avons connu quelques mésaventures. Notamment, la disparition du cercueil de verre qui a coulé au fond du fleuve en pleine nuit. Heureusement, nous avions trois copies de ce cercueil de verre. …. ».

L’analyse
Il faut d’abord expliquer ce que signifie le mot “arcandiers”, expression du Centre de la France où fut tourné le film. Certains prétendent qu’on appelait ainsi des hommes maladroits, des bons à rien ou des … mauvais à tout comme dirait Marcel Pagnol. Le mot viendrait même “d’arc-en-deux”, comme ces archers maladroits qui finissaient par casser leur arc. Difficile d’imaginer un titre plus juste pour nos traîne-savates. Difficile également de ne pas évoquer l’extraordinaire distribution, car la réussite du film doit beaucoup à ce casting d’une justesse rare, où chaque acteur semble avoir été choisi non pas pour “jouer” un personnage, mais pour l’incarner profondément. D’ailleurs, je préfère parler de troupe plutôt que de casting, encore une fois comme dans les grandes comédies sociales italiennes, le parfait exemple qui me vient à l’esprit est « Le pigeon » de Monicelli avec Mastroianni, Gassman, toto et Claudia Cardinale. Une troupe cohérente, profondément humaine, où les comédiens semblent avoir vécu ensemble bien avant le début du tournage.
La toute jeune et excellente Géraldine Pailhas apporte au film une présence presque irréelle. Le teint pâle, elle n’est pas sans rappeler le visage blanc de Bernadette Soubirous dans son cercueil de verre. Apparition ? Hallucination ? Ou simple jeune femme croisée sur la route ?
Le trop tôt disparu Simon de La Brosse nous bouleverse par sa fragilité et son intensité. Il faisait partie de ces jeunes acteurs des années 80 qui avaient une gueule mais aussi une vérité humaine, je l’avais découvert en allant voir « Traveling avant » … une claque ! Avec le recul, certains regards ou certaines fragilités chez Simon de La Brosse prennent une résonance particulière. Et le souvenir d’un grand acteur.
Charles Schneider, compagnon des courts-métrages de Manuel Sanchez, apporte à Hercule une naïveté touchante, presque enfantine.
Quant à Yves Afonso, alors là c’est du lourd, il interprète l’Ingénieur, fan de Johnny Hallyday complètement barré, quelle composition ! Comme beaucoup de gens de ma génération, je l’avais découvert alors que j’étais enfant dans le rôle du faux plombier dans « L’aile ou la cuisse », l’enfant que j’étais se disait qu’il devait sûrement être le frère de Jean-Paul Belmondo ! Et puis, plus tard, je me suis intéressé à sa filmographie … « Maine Océan », « Un balcon en forêt », et c’était aussi et toujours un plaisir de le découvrir même lorsqu’il n’avait qu’un rôle secondaire (Le chat et la souris, le juge Fayard).
Et puis il y a évidemment Dominique Pinon qui retournera avec Manuel Sanchez. Difficile de ne pas voir en lui l’alter ego du cinéaste nivernais, comme on en voit quelquefois au cinéma : Scorsese et De Niro, Herzog et Kinski. Ces rencontres rares entre un réalisateur et un acteur qui semblent partager le même monde, on ne dira jamais assez le talent et le génie de « Monsieur » Dominique Pinon, chapeau bas l’artiste … Et pardon, j’allais oublier, dans des seconds rôles, Toni Librizzi, Christophe Rossignon et Marcel Gassouk … quel goujat je fais.

Comment le voir
Il n’existe malheureusement pas d’édition DVD, mais bonne nouvelle pour les curieux : on peut le voir sur la plateforme de VOD Cinémutins, ce qui vous permettra de partir le long de la Loire aux côtés de Tonio, Bruno, Hercule et Véronique, voilà le lien : https://www.cinemutins.com/films/1366-les-arcandiers
Bande annonce du film Les Arcandiers
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